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18/12/2015

Le roi Lear - Archétypes et théories - Le 18/12/2015

Pat Poker

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        Amanda Lear...

        Il y a sept ans déjà que je croisais cette chose au Mathis bar où un pédé qui m'avait à la bonne me faisait rentrer. Une espèce de Dave bronzé. Un architecte. J'y ai vu les pires fétiches de la marchandise - de la mannequin qui te regarde sans te parler et te parle sans te regarder à Massimo Gargia en passant par les acteurs cokés. Poelvoorde, Baer, Beigbeder, Cluzet, Canet, Bedos. Tous ces types « charmants ».

C’est dans ce bar que Beigbeder a rencontré Sagan en lui déclamant la première phrase de BONJOUR TRISTESSE. Cette vieille chouette se poudrait le nez sur le zinc. C’était une habituée. Poelvoorde, lui, se ruait dans les chiottes pour se fracasser le crâne sur la tuyauterie après s’y être défoncé. Il finit par trop déranger les clients de l’hôtel et devint non grata. Beigbeder l’explique dans son journal intitulé L’EGOISTE ROMANTIQUE. Il y raconte ses soirées de branleur et le mépris qu’il en tire pour le pékin qui bosse à La Défense. Il peut, aucun reproche, si ce n’est qu’il omet d’avouer qu’il a volé son titre à l’écrivain qu’il admire le plus après Salinger : F.S. Fitzgerald. FSF est une manière de Holden Caulfield, donc Beigbeder est cohérent dans ses goûts. FSF commit son premier roman avec L’ENVERS DU PARADIS. Quel titre n’est-ce pas ! Il le choisit à la place de L’EGOISTE ROMANTIQUE qu’il réservait à son chef-d’œuvre qu’il n’écrirait jamais. Il n’en trouva pas le temps : il mourut à quarante ans, seul dans une chambre de bonne à Los Angeles où il pondait des scenarii pour Hollywood qui recyclait aussi Faulkner. Il fut trouvé sur son lit, cloué dans une mort de « loser ». La femme de FSF mourrait folle huit ans plus tard dans l’incendie de son asile. Zelda Fitzgerald et FSF sont le couple qui inspire le livre TENDRE EST LA NUIT. Quel titre encore ! Et quel livre. Et oui, que la nuit sait être tendre. J’imagine que Brad Pitt et Angelina Jolie cherchent à ressusciter le couple Fitzgerald dans le film VUE SUR MER qui est actuellement en salles. Ces deux personnages, écrivains, perdus sur un balcon de la Riviera, c’est précisément FSF et Zelda.

        Je trainais donc au Mathis. De vingt-cinq à vingt-six ans, je m’y jetais trois fois par semaine et souvent le week-end. J’y allais seul. Je retrouvais à l’intérieur le Dave bistre. Le gnome physionomique de l’entrée, qui oscille entre le bistouri et le silicone, me laissait passer. J’étais timide et effacé mais je lui plaisais. « Y’a mieux que toi mais c’est que t’es pas mal ! » Il paraît que ce monstre est une institution à Paris. Ce qu’il ne faut pas entendre. Les Parisiens se nourrissent de ces petites convictions par quoi ils se gonflent d’importance en en accordant à ceux dont ils pensent être l’ami. En ce temps-là, j’entrais surtout dans la vie active. Je refusais le travail qui allait me bouffer et qui continue de me bouffer. Le Mathis était un coin de renfrogne entre paumés. Puis un jour, je cessai d’y aller. Je lisais trop et je voulais écrire. Et je n’apportais rien à la nuit. Personne ne m’y rencontrait. Alors je m’enfermai dans mon appartement jusqu’à trente-et-un ans. Sorties rares, des livres, du sport, peu de société. Résultat : un blog péremptoire animé par un odieux Aristo qui véhicule des « théories de merde » - et le travail qui est devenu job puis taff puis moi donc nul.

Mais rien n'égale encore mon étonnement quand débarquait au Mathis bar Amanda Lear et que tonnait sa voix de stentor. Cette hommasse accusait une tête de retard mais me mettait une largeur d'épaules. Je n'ai jamais connu plus canular que cet homme défait dont tout le monde accroit que « c'est une belle femme ». C'est une horreur, une horreur que la farce produit lorsque nul ne sait plus s'il doit rire ou pleurer. C’est un taff. Le roi Lear comme on l’appelait est la prosopopée du taff. « T’es qui toi ? »  qu’il m’avait demandé. J’avais marmonné mon prénom. J’aimerais pouvoir écrire ca : « Personne » avais-je rétorqué. « Comme le cyclope ? » « Non, comme Terence Hill dans le western ». MON NOM EST PERSONNE avec Henry Fonda et l’acolyte de Bud Spencer. Ca en jetait plus que de la mythologie pour gamins de six ans. Mais je n’ai pas le talent d’amener les conversations où je veux. Quand un gars est coincé entre le seuil de lui-même et la porte des autres, il fait ce qu’il peut et écrit moyen. 

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        Je théorise les relations humaines et cela m’est souvent reproché. Il suffit que je me frotte aux rapports homme-femme pour susciter de vives réactions. Je comprends très bien et donne toujours raison à l’énervé. Précisément parce qu’il a raison. Il est en effet impossible de schématiser l’humain. L’époque statistique s’y emploie pourtant, et en tant qu’antimoderne, je ne devrais pas m’y exercer. L’Homme universel n’existe pas et ce n’est pas après avoir frappé les Lumières universalistes que je vais me mettre à y croire. Le danger, c’est la totale abstraction. Mais se cantonner aussi à la terre, se coltiner le sol, bref, coller au terrain restent des occupations à l’issue de quoi je classe les caractères.

        La mathématique est une science trop dure pour l’humaine nature. La science humaine est une science molle qui échappe aux règles qui lui sont prêtés. La seule discipline qui traite de cette science est la littérature. Or je lis et j’écris, en sorte que je dois nécessairement théoriser l’être humain afin d’imaginer des personnages, puis des situations, avant d’esquisser une vision du monde à quoi je ne serai pas obligé de croire. L’imagination n’est pas une foi.

L’écrivain ne construit pas des schémas, il bâtit des archétypes. Balzac n’est-ce pas. Or c’est différent d’une règle. Un archétype s’effondre face à l’exception parce qu’elle l’infirme, précisément comme la statistique. Celle-ci informe sur la réalité autant qu’elle déforme le réel. Si je m’en méfie, je suis obligé de m’y référer. Alors ce sont des clichés, alors je n’ai que préjugés. Et après ? Et bien après c’est un livre ; je n’ai pas prétention à faire vivre, je ne suis pas un dieu, j’aspire uniquement à écrire. « Mais pourquoi me tuez-vous ? » demandait Richard Millet en Août 2012 aux orfraies que son ELOGE LITTERAIRE D’ANDERS BREIVIK avait agacés.

Je me dis « sociologue de terrain » ; c’est une formule rigolote qui appartient à Alain Soral. C’est une manière de redonner à la littérature la science humaine que la sociologie s’est arrogée. Les sociologues s’attaquent à l’humain, mais ils sont tout à la statistique et s’en servent moins qu’elle ne se sert d’eux. Ce sont des écrivains ratés. Un sociologue est un être bâtard parce qu’hybride du statisticien et de l’écrivain. Sans doute trop pur dans ma démarche, celle-ci finit par maculer de « merde » mes archétypes que je prends pour des théories. Mais je préfère être un écrivain qu’un sociologue qui souille ce qu’il étudie. Le risque est d’être assimilé à tout et à rien puis d’être séparé de tous. C’est ce que j’appelle le syndrome Proust contre Sainte-Beuve.

 

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L'Aristo dit que Terence Hill ferait un bel avatar.

07/12/2015

Aristo pays des merveilles - Le 07/12/2015

Pat Poker

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        Un stagiaire ce matin, assis à ma gauche. Agression : « Alors, tu as fait comme toute la France, tu as voté FN ? ». Pas un bonjour, rien. La colère rentrée, fallait que ca sorte. La politesse : connaît pas.

        Physiquement, car il est important de pouvoir dévisager un homme dont on va lire les propos, ce garçon est le croisement de Cambadélis avec Julien Dray.

        Moi : « Oui. Enfin non : c’est la France qui a fait comme moi vu que je vote FN depuis toujours. » Lui pouffe comme une douairière constipée qui confondrait son colon avec son vagin. «Non mais enfin, 40% ! Je suis outré. Les gens qui votent FN ne réfléchissent pas. » Moi : « Parce que je ne réfléchis pas ? » Je pense : « Du haut de ton QI de singe, inculte, sous-diplômé, chauve et gras à 27 ans, tu me dis ca à moi, ton ainé en tout pour ne pas dire ton supérieur, sale untermensch ? » Lui sourit, réjoui de m’insulter. La morale est devenue l’intelligence. C’est la règle de l’époque : qui pense bien réfléchit bien. J’ai de nombreux amis qui croient cela. Des ménopausés. Tous sont ignares, mais ils me prennent pour un benêt. Notamment un qui vit au Brésil. Il me donne des leçons au sujet de la France qu’il a abandonnée après y avoir fait ses études financées par les impôts de patriotes qu’il méprise. Il fait de l’argent maintenant. Il vote Fillon, et si d’aventure il devait perdre ses cheveux, il voterait Juppé même quand il sera mort.

Moi au stagiaire : « Le FN est un parti qui a pris le programme du parti communiste en favorisant les nationaux, et il est xénophobe, pas raciste : xénophobe : je ne vois pas le problème, d’autant que l’état d’urgence qui a de bons résultats est l’application par le PS du programme du FN.» Stop ! Sztop ! comme dans Tintin. Le type se fige. Ahuri. Il s’étrangle. « Un état policier ?! C’est ca, il faut un flic à chaque coin de rue qui veillera à ce qu’on ne se gratte pas le cul ? Le FN n’est pas démocratique ! » Voilà qu’il devient grossier : procédé classique du gauchiste. Je me gratte la fesse et lui demande si un agent va débarquer. Il réprime un pet agacé. Je lui explique que lui, gauchiste bobo anticapitaliste, conspue un parti anticapitaliste à la différence du PS et de l’UM-Pet. Je poursuis : « Les partis de gouvernement ont creusé leur tombe tous seuls. Ils méprisent le peuple, enfin, je veux dire les pauvres. Et ils sont racistes, ce sont eux les racistes. J’ai voté communiste vois-tu. Pour les pauvres. J’ai le même souci que celui que tu prétends avoir. » D’une voix enrouée, il demande : « Comment ca ils sont racistes ? Avec qui ils sont racistes ? » Je réponds : « Et bien avec les immigrés, qu’ils enferment dans des quartiers immondes et qu’ils foutent à l’usine. » Lui : « Mais tu voulais faire quoi ? » Moi : « Il y avait mieux à faire, comme les laisser chez eux, ne pas les faire venir. » Il toussote un « Hihihi en effet oui. » Je continue : « Mais ne t’inquiète pas, le FN ne passera pas, ce pays n’est pas démocratique, le premier parti de France sera bloqué par les autres partis qui vont s’allier. » « Ha ! Mais j’espère bien ! » Et cet Artaban de basse-fosse : « Je préfère une dictature socialiste au FN. » Moi : « Donc tu n’es pas démocrate, comme ce que tu dis du FN. » Et je taille, pas la peine de poursuivre avec cet idiot.

        On aura leur peau. En attendant, ces bobs crèvent au Bataclan, tués par leurs potes qu’il ne faut pas toucher : des intouchables n’est-ce pas. S’est-on déjà avisé du racisme de ce slogan ? Touche pas à mon pote. Il est sale ? Il pue ? Il ne sert que le dumping social sans doute. Derrière ce racisme : le mépris de classe. Ca touche les allocs, ca fournit le grand capital qui touche des profits, mais touche pas à mon pote. Il croupira dans le costume qu’on a décidé qu’il devait enfiler au PS, au MEDEF et à l’UM-Pet. Seulement, le pote n’est pas si bête, il a compris le foutage de gueule. Un peu de dieudonnite mâtinée de soraline et hop ! le pote touche par balles les abrutis. Tous ces Frankenstein se font bouffer par leur Golem. Et ils pleurent comme des fiottes. Ils appellent le FN sans le savoir. Ils sont outrés mais c’est pour la forme. Dans le fond, c’est tout contents qu’ils sont. Ils seront protégés. Comme à son intouchable de pote, le gauchiste déléguera le sale boulot. Seulement cette fois mon coco, tu disparaîtras dans tes vesses. On te démolira. Je te démolirai : j’y consacrerai ma vie, je t’éradiquerai de mon pays par la force. Les urnes ? Mais tu les as tuées. Tu les touchées. Tu les as coulées. Maintenant, je vais faire de même avec toi. Tu peux sourire, mais ta grimace t’emportera avec elle comme le chat du Cheshire.

 

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        Vu sur facebook ce matin : Et oui, ce sont majoritairement les pauvres et les non diplômés qui votent FN. Je vous laisse méditer là-dessus. A noter le ton condescendant et professoral très fréquent chez le gauchiste. C’est d’autant plus risible que ce dernier devient avec l’âge celui qu’il n’a jamais été, à savoir le professeur qu’il chahutait en cours pour être populaire au lycée. J’en connais à foise. Des filles surtout. Débiles à l’école, leur pensée de chèvre les rend capables de me tenir tête dans une discussion. Qu’elles croient ! : en général, je les étale en deux répliques.

Le là-dessus est un graphique de corrélation entre le couple [richesse/diplôme] et le vote FN avec la géographie comme variable de contrainte. Je suis ingénieur de l’Ecole Centrale Paris, aussi je jouis d’une solide formation mathématique et connais la limite des outils de corrélation pour mesurer le monde. Les statisticiens ne sont pas des mathématiciens, mais des agioteurs qui prétendent faire parler leurs chiffres. Ceux-ci ne sont que l’écho d’idées préconçues. L’hypothèse d’un statisticien est sa conclusion, un peu comme le GIEC qui rapporte un réchauffement climatique en enquêtant près d’une chaudière adiabatique. Rigolo, non ?

Je réponds au statut : « Donc la France est pauvre et sous-diplômée. Rigolo. » La personne (une femme) riposte : « Je trouve que oui. » J’assène là : « Alors aucune surprise à ce qu’elle soit FN – dans la logique de cette étude en rose menée par les Herlock Sholmès de Solférino. Ces graphiques de scientistes qui subordonnent la lettre au chiffre et plongent l’esprit dans la statistique partent de ce qu’ils veulent démontrer pour l’invalider : c’est très rigolo. » En face : il n’y a plus personne.

        Le bob monde a substitué la statistique à la scolastique. La stat remplace la lettre. Elle explique tout. Elle annule le débat. Elle réduit les sociétés humaines à des chiffres, les humeurs à des pourcentages, les envies à des sondages, les élans à des Dirac. C’est une manifestation du matérialisme athée qui fait économie de l’esprit. Seul le nombre importe : que l’Histoire ait souvent été écrite par une minorité agissante n’entre pas dans les considérations des « modèles à vecteur humain ». Un seul coefficient directeur : la masse.

 

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        Un ami ce matin. Il m’oppose que le FN refuse la réalité. Lui vote PS, le parti qui fait abstraction du réel. Devant une telle mauvaise foi qui le dispute à l’aveuglement, rien ne sert à rien. Débattre est inutile. Il ajoute qu’il se sent vieillir à 32 ans. Et m’explique que ce n’est pas pour ca qu’il votera FN, c'est-à-dire que la réalité veut qu’il vieillisse, et le FN n’y pourra rien. C’est imparable.

        Je lui réponds malgré tout, parce que ce point me semble essentiel. C’est qu’il révèle la sénescence programmée qui périme les forces vives européennes. Le suicide n’est pas français, il est européen. Ce n’est pas que les jeunes se tuent : ils oublient de vivre. Ils se laissent mourir. Ils s’abandonnent. Et leur pays avec eux. C’est un suicide collectif par omission volontaire. La déprime leur a été inoculé par les discours victimaires et repentants des gauchistes. Ami : comment à 32 ans peux-tu te dire vieillissant ? Ne crois-tu pas que c'est précisément cette France socialope qui te fait dire ça ? Cette France de sénateurs. Cette France obèse. Cette France enceinte de soi et engrossée par le fondement. Comment est-on arrivé à ce qu'un garçon comme toi se dise vieux à 32 ans ? Prenons mon cas : je n'ai jamais été si fort. Et plus je pense mal (je dis cela car tu es sourd à toutes mes argumentations, c'est aussi pour ça que je te prends aux sentiments), plus je deviens fort. Dur en haut et en bas, comme la forge. La jeunesse ? Elle veut tout, elle obtient plus. La vieillesse ? Elle obtient moins, elle veut rien. Serais-tu donc ce vieux avant l'âge qui subit ? Vieux à 32 ans : titre parfait pour une chronique. Merci.

 

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        Samedi après-midi, je suis dans le métro sur la ligne 1. En face de moi, quatre adolescents. Une fille et trois garçons. Ils racontent l’histoire d’une de leurs camarades qui a voulu se suicider. Elle a sauté du deuxième étage et s’est cassé le bras. « Elle pleurait » dit l’un de ces cons - et le petit groupe de s’esclaffer. L’adolescence, rien à signaler m’opposera-t-on. L’âge ingrat. Voire. Il est vrai que les ados sont cruels mais à voir la mine défaite de la grand-mère qui entendait ce que j’entendais, ca m’a paru moins évident. Ce n’est pas tant ce qu’ils disaient que le lieu où ils s’exprimaient qui importe. Les ados de tout temps et de tout pays ont dit les pires horreurs dans le secret de leurs réunions. Etaler dans le métro, c’est-à-dire dans un lieu public confiné où tout le monde s’écoute, y étaler, donc, leur vilenie, atteste de la banalité du mal qui s’installe chez ces jeunes fats. Leurs cris, et plus largement leur impolitesse, renforçaient le malaise que leur détachement ne laissait pas de provoquer chez la grand-mère et moi. La détresse humaine, une jeune personne qui saute, qui se blesse, qui souhaite peut-être conserver la dignité qui lui reste en conservant pour soi ses malheurs, tout cela s’affaissait dans le mépris affiché par ce groupe. Je sais bien que la sphère publique écrase le privé en l’invitant de force à s’exhiber. Il paraît que c’est la fierté. L’âge du fier disait Muray. Je sais que plus personne n’a rien à cacher. La société spectaculaire est une assignation à comparaître. Le monde de la paix convoque ceux que la guerre conscrivait. Je connais que la réalité précède et annonce tout sans pour autant que le réel soit lu avec attention. Mais que penser de ce dédain affiché pour autrui, c'est-à-dire pour un proche et pour l’entourage ? Je suis certain qu’une sévère paire de taloches aurait suffi à réveiller ces abrutis. Il aurait fallu les brusquer au lieu que s’installe un furieux sentiment d’impunité qu’ils associent à la puissance.

        Ce fut un étonnant hasard parce que je sortais du film KILL YOUR FRIENDS qui est l’histoire d’un sociopathe devenu tel à cause de la furie capitaliste. Je retrouvais chez les jeunots la même méchanceté dont fait montre le personnage principal. C’est le même cynisme à peu de frais que le public prend pour la dernière intelligence. Tout ceci me plongea dans une méditation intense. N’ayant pas de réponse appropriée aux questions que me pose ce siècle, je trouvai refuge dans un livre de Drieu au titre taquin : NOTES POUR COMPRENDRE LE SIECLE. Clin d’œil étrange. Comme si un fil invisible conduisait les pensées avant d’en rendre le but initialement caché.

 

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L'Aristo dit que bob effacera bien assez tôt son sourire.

03/12/2015

Des hommes sans qualités - Le 03/12/2015

Pat Poker

 

A mon ami Mom, professeur.

 

« La grande erreur consiste à confondre la vie avec le niveau de vie ». Pier Paolo Pasolini – LETTRES LUTHERIENNES

 

        Il est vrai que les blancs ne veulent pas exercer les métiers d’éboueurs ou de serveurs de cantine. L’hypocrisie tient à ce que le gouvernement le déplore alors qu’il en est responsable, et non à ce que ce constat est faux (il l’est en partie selon les statistiques indiquant que les blancs qui veulent ces emplois sont éconduits au nom de la discrimination positive. Mais ce n’est pas suffisant pour épuiser ce phénomène de société si évident pour qui admet de voir ce qu’il voit). Le gouvernement, de droite ou de gauche, a depuis 40 ans fait de l’école l’antichambre de l’entreprise ; il a popularisé le travail de service auprès des impétrants qui préfèrent devenir des professionnels plutôt que des artisans. Le soi-disant travail intellectuel est plus valorisé et, partant, plus valorisant que le travail manuel. C’est idiot, mais c’est ce que tout le monde croit désormais. C’est « la victoire des forces immatérielles de l’argent sur les forces spirituelles de la main » dirait un Péguy. L’immatériel précède la matière. Il est ringard de façonner.

Afin d’intégrer l’entreprise à quoi Najat destine les élèves si l’on en croit ses déclarations d’avant-hier, il faut un diplôme. Or tout le monde ayant droit au travail, tout le monde a donc aussi droit au diplôme. C’est typique du fonctionnement performatif de nos gouvernements. Sans vérité révélée quant à la validité de cette politique, d’autant plus que « les faits [qui] sont têtus » (Lénine) lui donnent tort, cette ontologie continue d’être ânonnée par nos élus. En sorte que le diplôme est distribué comme à  la tombola avec un seul billet perdant (il faut bien pour la forme des laissés sur le carreau). D’abord le baccalauréat, bientôt les Grandes Ecoles. C’est du reste déjà le cas pour celles-ci : leurs promotions sont plus importantes en nombre qu’autrefois, et de plus en plus de sous-écoles d’imitation se créent – deux facteurs qui concourent à dévoyer le diplôme des Hautes Etudes. Encore une fois, les victimes sont les intelligents. Au-delà de ca, la démographie dans quoi la masse s’écroule massifie la population qui engorge les écoles. Par le principe des vases communicants, il est normal que gonflent les classes de quelque niveau que ce soit. C’est toujours la quantité qui pervertit la qualité. En résumé : de même qu’un bachelier 2015 souffre de la comparaison avec son pendant de 1950, de même un polytechnicien ou un centralien 2015 est effacé par ses aïeux.

        Derrière cela, il n’y a pas que la volonté de fournir de la main-d’œuvre prétendument haut de gamme à l’entreprise, laquelle souscrit à un projet capitaliste sincère ou hypocrite selon qu’il tire les gens vers le haut ou les aliène dans un taff rébarbatif et mal payé. Sous-jacent à cette farce, se trouve aussi l’égalitarisme qui est la poursuite en tout de l’égalité. Pour reprendre des termes très 2010, le but est l’égalité pour tous. L’expression se décline à tout, et notamment au diplôme et à la condition de son obtention qui est l’intelligence. L’égalitarisme suppose que tout le monde soit intelligent. Davantage : il l’exige. Et si la nature ne le permet pas, alors la culture le pourra. L’ancienne culture de sélection, trop naturelle, ne convenait pas. C’est pourquoi il fallut changer l’enseignement à l’aide de réformes visant à tordre la réalité à l’aune des idéaux. Pour y parvenir, le secret est le nivellement. Pour s’assurer de l’égalité devant l’intelligence, il faut convenir du règne de l’imbécile. Ainsi le débile est roi, et c’est lui le bon élève parce qu’il valide le principe de l’égalité. La qualité se dissout dans la quantité. Les hommes à diplôme sont favorisés à l’homme de qualité. En résumé : si tout le monde est bête, c’est tant mieux vu que tout le monde s’égale. Il n’est plus que de jeter ca dans « l’univers du travail » afin que l’entreprise dispose de petites mains heureuses d’être logées à même enseigne. Le salariat, pourtant vision capitaliste du monde, réalise le projet communiste du niveau unique. C’est l’avènement du tertiaire dont le phénomène est le bobisme.

        Enfin, « ces jobs à la con » comme on dit des éboueurs, sont réservés aux immigrés pour permettre leur intégration dans la société. Que ce soit par le bas est normal, dans le fond. C’est cruel et après ? La discrimination positive est possible pour les tenus pour nuls, les loosers comme dit bob, si bien qu’elle atteste ici de sa vilenie. Il subsiste que cela trahit les grands principes évoqués plus haut. Il est possible de s’étonner que ce soit toléré, sauf à s’aviser du racisme qui décide de cette entorse à l’égalité. Je veux parler ici du racisme paternaliste et petit-bourgeois qui balance un nonosse à sa bestiole cajolée, à la façon d’une patronnesse qui se rassurait sur sa charité chrétienne. Au vrai : c’est du mépris. Au vrai du vrai : c’est de l’égoïsme. La patronnesse se fait du bien à elle en se servant d’autrui pour prouver à tous et à soi qu’elle est gentille. Regardez comme je suis bonne ! Bien évidemment, elle ne souhaiterait pas être pauvre, ce n’est pas sa place. Elle vit au château. Précisément comme l’arsouille qui vote PS ou UMP ne souffrirait pas de nettoyer le trottoir – et encore moins d’être noir ou arabe. Ce poste leur suffira bien. Lui vit à l’open-space – et il est blanc.

        Tout ce qui précède correspond à la décivilisation européenne. C’est l’entreprise de l’UE. Son fonctionnement bureaucratique met en place une technocratie dont le charroi des paperasseries convoie autant de rapports que d’hommes sans qualités. Aujourd’hui, l’école s’associe à ce projet. Elle participe, sinon à la création, du moins à la production en chaîne des hommes standardisés, donc sans particularité. Le hasard faisant bien les choses, une amie me demande au moment que j’écris ce texte ce que je pense du livre L’HOMME SANS QUALITES de Robert Musil. Dans ce livre, le personnage est terrorisé par l’industrie d’accumulation et par l’administration que sa gestion suppose, de sorte qu’il perd toute aspiration à la grandeur, happé qu’il est par un quotidien mesquin. Il produit mais il ne fait pas. Il est fabriqué mais il ne bâtit plus. Le faiseur ou l’artisan, c’est-à-dire l’homme de qualité, s’effondre dans le principe de masse (masse de produits et masse de papiers). L’homme de Musil est l’homme de l’aujourd’hui, c’est-à-dire de l’UE. Il est l’individu perdu dans les méandres administratives dans quoi a disparu, strates après strates, l’empire austro-hongrois dont Musil situe la chute davantage dans un morcellement moral causé par une bureaucratie monstre reflétant sa géographie - que dans la guerre et son dépècement territorial qui suivit Trianon. Cet homme sans qualités l’est aussi et surtout en tant qu’homme de la quantité dont le comportement bobique signe l’épiphanie de la marchandise. Le monde ultralibéral que nous connaissons tourne autour de celle-ci et modèle les humeurs à proportion. A la sortie : une pensée sans qualité qui est la pensée managériale. L’entreprise est une façon de bibliothèque où s’enseigne la matière. On y parle de matière grise comme d’une réification de l’intelligence. Cette profession de savoir ne vaut pas plus que la prétendue bosse des maths qui permettait d’identifier le génie sous la chevelure. C’est risible. Cependant, l’heure marchande s’écoule en biens via l’achat-vente qui pulse à la quantité. Le nombre remplace les lettres et l’entreprise se substitue à l’école.

Un homme sans qualités est ce rappeur que je lisais ce matin dans LES ECHOS : « Les chiffres ne mentent pas » rappe-t-il. Il est possible de douter de sa débilité, et d'imaginer qu’il ironise au sujet de la pétainerie : « La terre ne ment pas ». Mais je ne le crois pas. Son rap est trop idiot, en tout cas suffisamment pour que l’école se soit récemment mis en tête de faire du rap une discipline apportant diplôme. Jamais matière n’aura si bien porté son titre : que contient-elle d’esprit ? Mais à hommes sans qualités, diplôme sans qualités n’est-ce pas. Tout est cohérent en sorte que le rappeur en question est effectivement sorti de soi. Les rappeurs seront eux aussi des hommes à diplôme. Ils joueront leur part dans le match de l’égalité et du défraiement de l’instruction. Aucun titre ne saluera plus rien sinon une chanson de rap. Il en va de même des bobs du tertiaire dont le CV ne sanctionne aucune autre maîtrise qu’une capacité à se montrer. Curriculum Vitae ferait un bon tube. C’est latin, ca sonne bien, c’est cool et les réacs n’auraient pas à se plaindre. Restent les hommes manuels. Du paysan au nettoyeur en passant par le jardinier, au moins ont-ils pour eux leur dextérité ; celle-ci n’a pas de prix ; elle ne vaut donc rien en société de la quantité ; tout s’y marchande, rien ne s’y crée. Il est devenu obligatoire de les mépriser.

 

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L'Aristo dit que c'est un grand livre.