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03/12/2015

Des hommes sans qualités - Le 03/12/2015

Pat Poker

 

A mon ami Mom, professeur.

 

« La grande erreur consiste à confondre la vie avec le niveau de vie ». Pier Paolo Pasolini – LETTRES LUTHERIENNES

 

        Il est vrai que les blancs ne veulent pas exercer les métiers d’éboueurs ou de serveurs de cantine. L’hypocrisie tient à ce que le gouvernement le déplore alors qu’il en est responsable, et non à ce que ce constat est faux (il l’est en partie selon les statistiques indiquant que les blancs qui veulent ces emplois sont éconduits au nom de la discrimination positive. Mais ce n’est pas suffisant pour épuiser ce phénomène de société si évident pour qui admet de voir ce qu’il voit). Le gouvernement, de droite ou de gauche, a depuis 40 ans fait de l’école l’antichambre de l’entreprise ; il a popularisé le travail de service auprès des impétrants qui préfèrent devenir des professionnels plutôt que des artisans. Le soi-disant travail intellectuel est plus valorisé et, partant, plus valorisant que le travail manuel. C’est idiot, mais c’est ce que tout le monde croit désormais. C’est « la victoire des forces immatérielles de l’argent sur les forces spirituelles de la main » dirait un Péguy. L’immatériel précède la matière. Il est ringard de façonner.

Afin d’intégrer l’entreprise à quoi Najat destine les élèves si l’on en croit ses déclarations d’avant-hier, il faut un diplôme. Or tout le monde ayant droit au travail, tout le monde a donc aussi droit au diplôme. C’est typique du fonctionnement performatif de nos gouvernements. Sans vérité révélée quant à la validité de cette politique, d’autant plus que « les faits [qui] sont têtus » (Lénine) lui donnent tort, cette ontologie continue d’être ânonnée par nos élus. En sorte que le diplôme est distribué comme à  la tombola avec un seul billet perdant (il faut bien pour la forme des laissés sur le carreau). D’abord le baccalauréat, bientôt les Grandes Ecoles. C’est du reste déjà le cas pour celles-ci : leurs promotions sont plus importantes en nombre qu’autrefois, et de plus en plus de sous-écoles d’imitation se créent – deux facteurs qui concourent à dévoyer le diplôme des Hautes Etudes. Encore une fois, les victimes sont les intelligents. Au-delà de ca, la démographie dans quoi la masse s’écroule massifie la population qui engorge les écoles. Par le principe des vases communicants, il est normal que gonflent les classes de quelque niveau que ce soit. C’est toujours la quantité qui pervertit la qualité. En résumé : de même qu’un bachelier 2015 souffre de la comparaison avec son pendant de 1950, de même un polytechnicien ou un centralien 2015 est effacé par ses aïeux.

        Derrière cela, il n’y a pas que la volonté de fournir de la main-d’œuvre prétendument haut de gamme à l’entreprise, laquelle souscrit à un projet capitaliste sincère ou hypocrite selon qu’il tire les gens vers le haut ou les aliène dans un taff rébarbatif et mal payé. Sous-jacent à cette farce, se trouve aussi l’égalitarisme qui est la poursuite en tout de l’égalité. Pour reprendre des termes très 2010, le but est l’égalité pour tous. L’expression se décline à tout, et notamment au diplôme et à la condition de son obtention qui est l’intelligence. L’égalitarisme suppose que tout le monde soit intelligent. Davantage : il l’exige. Et si la nature ne le permet pas, alors la culture le pourra. L’ancienne culture de sélection, trop naturelle, ne convenait pas. C’est pourquoi il fallut changer l’enseignement à l’aide de réformes visant à tordre la réalité à l’aune des idéaux. Pour y parvenir, le secret est le nivellement. Pour s’assurer de l’égalité devant l’intelligence, il faut convenir du règne de l’imbécile. Ainsi le débile est roi, et c’est lui le bon élève parce qu’il valide le principe de l’égalité. La qualité se dissout dans la quantité. Les hommes à diplôme sont favorisés à l’homme de qualité. En résumé : si tout le monde est bête, c’est tant mieux vu que tout le monde s’égale. Il n’est plus que de jeter ca dans « l’univers du travail » afin que l’entreprise dispose de petites mains heureuses d’être logées à même enseigne. Le salariat, pourtant vision capitaliste du monde, réalise le projet communiste du niveau unique. C’est l’avènement du tertiaire dont le phénomène est le bobisme.

        Enfin, « ces jobs à la con » comme on dit des éboueurs, sont réservés aux immigrés pour permettre leur intégration dans la société. Que ce soit par le bas est normal, dans le fond. C’est cruel et après ? La discrimination positive est possible pour les tenus pour nuls, les loosers comme dit bob, si bien qu’elle atteste ici de sa vilenie. Il subsiste que cela trahit les grands principes évoqués plus haut. Il est possible de s’étonner que ce soit toléré, sauf à s’aviser du racisme qui décide de cette entorse à l’égalité. Je veux parler ici du racisme paternaliste et petit-bourgeois qui balance un nonosse à sa bestiole cajolée, à la façon d’une patronnesse qui se rassurait sur sa charité chrétienne. Au vrai : c’est du mépris. Au vrai du vrai : c’est de l’égoïsme. La patronnesse se fait du bien à elle en se servant d’autrui pour prouver à tous et à soi qu’elle est gentille. Regardez comme je suis bonne ! Bien évidemment, elle ne souhaiterait pas être pauvre, ce n’est pas sa place. Elle vit au château. Précisément comme l’arsouille qui vote PS ou UMP ne souffrirait pas de nettoyer le trottoir – et encore moins d’être noir ou arabe. Ce poste leur suffira bien. Lui vit à l’open-space – et il est blanc.

        Tout ce qui précède correspond à la décivilisation européenne. C’est l’entreprise de l’UE. Son fonctionnement bureaucratique met en place une technocratie dont le charroi des paperasseries convoie autant de rapports que d’hommes sans qualités. Aujourd’hui, l’école s’associe à ce projet. Elle participe, sinon à la création, du moins à la production en chaîne des hommes standardisés, donc sans particularité. Le hasard faisant bien les choses, une amie me demande au moment que j’écris ce texte ce que je pense du livre L’HOMME SANS QUALITES de Robert Musil. Dans ce livre, le personnage est terrorisé par l’industrie d’accumulation et par l’administration que sa gestion suppose, de sorte qu’il perd toute aspiration à la grandeur, happé qu’il est par un quotidien mesquin. Il produit mais il ne fait pas. Il est fabriqué mais il ne bâtit plus. Le faiseur ou l’artisan, c’est-à-dire l’homme de qualité, s’effondre dans le principe de masse (masse de produits et masse de papiers). L’homme de Musil est l’homme de l’aujourd’hui, c’est-à-dire de l’UE. Il est l’individu perdu dans les méandres administratives dans quoi a disparu, strates après strates, l’empire austro-hongrois dont Musil situe la chute davantage dans un morcellement moral causé par une bureaucratie monstre reflétant sa géographie - que dans la guerre et son dépècement territorial qui suivit Trianon. Cet homme sans qualités l’est aussi et surtout en tant qu’homme de la quantité dont le comportement bobique signe l’épiphanie de la marchandise. Le monde ultralibéral que nous connaissons tourne autour de celle-ci et modèle les humeurs à proportion. A la sortie : une pensée sans qualité qui est la pensée managériale. L’entreprise est une façon de bibliothèque où s’enseigne la matière. On y parle de matière grise comme d’une réification de l’intelligence. Cette profession de savoir ne vaut pas plus que la prétendue bosse des maths qui permettait d’identifier le génie sous la chevelure. C’est risible. Cependant, l’heure marchande s’écoule en biens via l’achat-vente qui pulse à la quantité. Le nombre remplace les lettres et l’entreprise se substitue à l’école.

Un homme sans qualités est ce rappeur que je lisais ce matin dans LES ECHOS : « Les chiffres ne mentent pas » rappe-t-il. Il est possible de douter de sa débilité, et d'imaginer qu’il ironise au sujet de la pétainerie : « La terre ne ment pas ». Mais je ne le crois pas. Son rap est trop idiot, en tout cas suffisamment pour que l’école se soit récemment mis en tête de faire du rap une discipline apportant diplôme. Jamais matière n’aura si bien porté son titre : que contient-elle d’esprit ? Mais à hommes sans qualités, diplôme sans qualités n’est-ce pas. Tout est cohérent en sorte que le rappeur en question est effectivement sorti de soi. Les rappeurs seront eux aussi des hommes à diplôme. Ils joueront leur part dans le match de l’égalité et du défraiement de l’instruction. Aucun titre ne saluera plus rien sinon une chanson de rap. Il en va de même des bobs du tertiaire dont le CV ne sanctionne aucune autre maîtrise qu’une capacité à se montrer. Curriculum Vitae ferait un bon tube. C’est latin, ca sonne bien, c’est cool et les réacs n’auraient pas à se plaindre. Restent les hommes manuels. Du paysan au nettoyeur en passant par le jardinier, au moins ont-ils pour eux leur dextérité ; celle-ci n’a pas de prix ; elle ne vaut donc rien en société de la quantité ; tout s’y marchande, rien ne s’y crée. Il est devenu obligatoire de les mépriser.

 

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L'Aristo dit que c'est un grand livre.

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