13/10/2015
Le cri et son mort - Le 13/10/2015
Avez-vous déjà tenté d’imaginer le plus terrible cri que la terre ait poussé ? Fut-il humain ou animal ou végétal ? Quand eut-il lieu ? Où prit-il son ?
Je crois que ce cri avouait une incompréhension, car je crois qu’il appartenait à la première conscience qui connut la mort, et non point sa mort à elle, mais celle d’un proche. Beaucoup disent que le premier vivant à mourir en conscience dut se trouver « bien marri ». Il est probable que son survivant fut autrement plus secoué et que c’est son cri, suivant l’ultime du mourant, qui fut le premier vrai cri. Que pensa-t-il devant ce coup du sort ? Sut-il que son destin le conduirait inéluctablement dans la même nuit ? Et réussit-il à penser cette mort ? Assurément, il la ressentait, ne fût-ce que par l’absence du trépassé. Histoire d’instinct, mais quelle douleur. Or c’est probablement pour l’apaiser qu’il lui fallut penser la mort pour ne plus la ressentir. C’est aussi sur la négation de l’instinct que la conscience a germé. En résumé : penser la mort pour ne plus y penser.
Vient ici une série de questions qui éclairent ce qui ressemble à un paradoxe : qui a éveillé quoi ? – est-ce la mort d’autrui qui a sonné la première conscience chez qui vit la lumière une fois plongé dans l’ombre ? – ou est-ce une conscience patiemment développée par des années d’évolution qui sut en premier et enfin appeler mort la fin de (ce) qui était encore, donnant ici, dans le cri, vie à la mort ? Fascinant n’est-ce pas. Le cri forgerait le concept. De lui surgirait l’abstraction. Le cri annonce le verbe.
Considérons maintenant que ce cri fut humain. La gorge étranglée serait lors l’endroit de la prise de conscience, à la fois en ce sens que celle-ci prend comme une greffe, c'est-à-dire qu’elle prend corps en prenant possession du corps criant - et en ce second sens qu’elle est conquise par ce dernier. Facon de dialectique. Le physique transcendé, le corps, donc, est frotté par le cri : de lui peut sortir le génie métaphysique, et à plus courte vue s’y développer la pensée.
Le cri, maintenant : n’y-a-t-il pas souvent plus de sens dans un cri que dans le son articulé ? N’exprime-t-il pas aussi bien sinon mieux que les mots la douleur, l’horreur, la joie, la jouissance, la force, bref, la vie qui veut ce qui veut qu’elle veuille ? Chez Nietzsche, c’est l’intensité. Or la voix intense, c’est le cri. C’est l’antienne de la vie qui se justifie elle-même, précisément comme le serait ce premier cri hurlé au chevet du dernier mort qui n’avait jamais connu qu’il mourrait. Il y a un passage de témoin dans ce cri qui devient le premier vrai cri au moment que le mort devient le dernier faux mort : d’un côté la conscience naît et porte la vérité, de l’autre l’inconscience meurt et déporte le mensonge. Je trouve cela proprement fascinant, et souvent, dans la peine que j’éprouve dans le deuil ou le sport, j’imagine ce premier vrai cri. J’y perçois une vie qui se hurle à elle-même qu’elle est, et qu’elle est d’autant plus qu’elle voit enfin qu’elle ne sera bientôt plus. Cela m’étreint comme je serre une croupe que je tiendrais avant d’y exploser. Il m’arrive comme je fais en ces flancs de crier : je crie dans la mer lorsque je nage comme je hurle dans la nuit d’hiver quand je cours. Alentour, c’est le grand tout, sorte de néant sur moi seul. Alors je crie, oui. J’imite cette vie qui jetait pour la première fois il y a plusieurs milliers d’années l’unique son qui lui restât. Il y a plus que de l’instinct, c’est un héritage. L’homme de conscience est un héritier du cri, et c’est bien le seul avoir qu’il est permis de dilapider, car le gaspiller amène à être. Crier ; le cri et encore crier, là est la voix de l’homme conscient.
A la parution de ce que certains tiennent pour le livre du XXème siècle, je veux ici parler du VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT, un critique écrivit qu’« il s’agit du plus grand cri de détresse lancé par l’homme ». Qu’une critique se résume à une phrase serait désormais suspect. Les chroniqueurs actuels s’apparentent davantage à des commentateurs dont le principe est d’empiler leur « ressenti » qu’ils prennent au mieux pour des « émotions », au pire pour des idées. Toujours est-il qu’en 1932, on savait écrire et plus certainement encore, on savait lire : il ne faut donc pas s’étonner qu’un critique signe en une phrase tout ce qu’il fallait dire du VOYAGE. C’est la meilleure critique adressée au chef-d’œuvre de Céline. Quelle ne fut ma joie d’entendre ce branque de Luchini le confirmer lors de sa lecture de Destouches. C’est elle, cette critique, qui certifie que Céline est un génial écrivain parce qu’il sait mettre en littérature le cri. Le premier vrai cri, c’est le VOYAGE.
J’ai lu aussi cette détresse chez mon bon vieux Malaparte que les lecteurs avisés ne surnomment pas le Céline italien pour rien, j’ai donc entendu ce cri chez Malaparte lorsqu’il confie dans son JOURNAL D’UN ETRANGER A PARIS qu’il lui arrive d’aboyer à sa fenêtre comme d’un chien. Il n’y a d’ailleurs que chez Malaparte que j’ai lu le dernier faux mort qui provoqua le premier vrai cri : c’est KAPUTT. Ce dernier faux mort empli de mensonge, c’est KAPUTT ! Et il n’est pas anodin qu’il succède au VOYAGE, comme si le cri célinien avait réclamé sa justification à son alter italien. Avec le VOYAGE et KAPUTT, enfin j’étendais l’homme sur son cri de mort.
L'Aristo dit qu'il existe aussi Le cri et son vit
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12/10/2015
Le temps des Eurydices - Le 12/10/2015
C’est Homère, avec Ulysse, qui jette les bases de la nostalgie. Elle est primale. Il s’agit de revivre son passé dans la réalité, donc ailleurs que dans le souvenir. Ulysse se souvient moins qu’il ne revient. La fable en raconte l’histoire.
La nostalgie via le souvenir vient après. Le regard en arrière par l’esprit appartient au temps orphique, c'est-à-dire au temps légué par Orphée dont le mythe estime que s’arrêter pour se remémorer, puis fixer son passé, dessille celui qui préfère s’illusionner. Le retour des ombres n'est pas possible ; ce qui l’est, c’est se retourner sur elles. Les aviver n’est rendu possible que par le recueillement. Alors la fable ne suffit plus, il faut une abstraction supérieure pour ne plus seulement toucher les corps, mais atteindre à l’âme : c’est la poésie. Celle-ci ouvre chez les Grecs la voie à la musique qui prononce en notes ce que disent les mots. Le verbe succède définitivement à la parole. A l’échelle d’une civilisation, donc d’une psyché plurielle, la poésie devenue musique accouche de la geste littéraire qui elle-même crée l’Histoire.
Tout cela, le moderne l’appelle un bilan. Qu’il soit individuel ou gouvernemental, il y a un bilan qui traîne. Il y a désormais chez chacun la promesse d’un état des lieux. Un compte-rendu sur soi-même est sinon une obligation, au moins une nécessité. Il s’agit de tirer de soi un moi optimal qui barycentre des « points positifs et négatifs ».
Il est étrange que le souvenir, à quoi se refuse notre temps-de-l’oubli, lequel est synonyme de l’instant-réduit-à-son-présent, apparaisse chez le moderne. C’est pourtant le cas. Il ressemble à un rappel à l’ordre, à un rassemblement même, tout militaire, au cours de quoi sont convoqués les « événements marquants ». Sont subitement ignorés les slogans-en-avant et leurs injonctions à foncer dans le présent. L’avenir égale le présent, mais soudain, on se rend compte que les deux ont à voir avec le passé. Alors le moderne parle de crise : crise de la trentaine, crise de la quarantaine, crise de la cinquantaine, tout coule en décennies, puis en économies avec un gouverneur qui diligente la presse avant que ne tombe la crise de la crise qui est la mort elle-même. Et toutes jalonnent un parcours qu’elles sanctionnent de récapitulatifs. Ce sont des plans bi-quinquennaux, parce que c’est le chiffre cinq qui fait basculer l’humanité accidentale* dans une manière de grasse ménopause. La rigueur de la bio-statistique n’est-ce pas. L’humain est une variable muette sommée de parler. En France, c’est Hollande, bonhomme ménopausé qui fraternise dans la même graisse avec le pourceau de Merkel. Mais ici ou ailleurs, ce n’est plus le regard qui est sollicité depuis qu’Orphée est mort. Partout, il est tué par le blabla. Partout, c’est la revanche de la parole.
Par cette conversation avec son passé, le monde accidental initie son introspection.
L’homme se lance dans ce que le temps freudique qui a succédé au temps orphique appelle une analyse. Des heures durant, seul ou accompagné par un charlatan, le moderne pose ses fesses sur un canapé et déblatère sa frousse de la nostalgie qu’il anticipe. Et il parle et parle et parle sans plus rien voir ni regarder que lui. Ici, il concentre sur lui toute l’actualité, et là, il confond la sienne avec la générale. L’Histoire devient histoire comme d’une projection à un stade inférieur. L’Histoire de tous s’atrophie dans l’histoire de chacun, via quoi elle est évacuée du temps. C’est le retour à la fable, ce qui n’est pas incohérent avec l’idée que les analysés et les analystes sont des affabulateurs. C’est une contrefaçon du retour en arrière, justement. Mais aujourd’hui que la musique est devenue du bruit et qu’on appelle ce bruit de la poésie, il faut placer cette contrefaçon sous le mot de décadence. Le retour confine à la régression. Le balancier n’obéit pas aux lois du pendule mais à celles de la chute. Le temps freudique suit la logique inverse du temps orphique. Il l’annule en le ramenant à son point de départ où l’art oral n’existait pas. Car ce qui se joue dans ces contractions du moi, c’est la fin de l’abstraction. De sorte que c’est l’art tout entier qui est soldé au même prix que l’Histoire. Le mouvement, qui est de repli, répond parfaitement aux attentes accidentales de « bouleverser les codes ». Les accidentaux œuvrent à ce que le chambardement soit total au point de contaminer n’importe quel domaine de l’esprit. En littérature, par exemple, que je connais bien, cela conduit à l’autofiction et à son cortège de névroses qu’une bastonnade règlerait fissa. Tous les scribouillards qui décident à la suite d’une crise de « narrer » leurs frottis de cabinets, démolissent et la littérature, et l’idée même de la nostalgie. Ce sont des décadents, pire : ce sont des morts. Ce sont des Eurydices qu’il ne faut plus regarder. Mais cette fois, ce sont elles qui ont tué Orphée. Elles nous regardent. Voici venu leur temps.
*accidental : mien néologisme qui contracte en un mot l’accident de civilisation qu’est l’Occident moderne, autrement appelé : bob monde, ou donc : monde accidental.
L'Aristo regarde les accidentaux Orphée et Eurydice se regarder
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