24/03/2015
L'esprit de la parlote - Le 24/03/2015
Le type est le sosie de Delarue. Même tête mignonne, cheveux ras, yeux M&M’s, lunettes carrées montées sur son nez rond. Son costume est ajusté sur un corps enfantin qui semble ne pas lui appartenir, comme s’il le prêtait ou le louait à autrui. Sa voix se pose sur des sujets creux qui empruntent leur gravité au débit verbeux. Il anime la réunion comme Delarue tenait ses émissions. L’un comme l’autre, ce sont les uniformateurs de l’esprit de la parlote sur quoi se pétrissent les caractères salariés. C'est-à-dire que l’attitude d’aujourd’hui appartient au personnage dynamique qui cache sous l’aspect débonnaire du clown-parleur les plus grasses ambitions. Grasses parce que communes à une masse obèse de sa démographie.
En apparence, le massifié est un gentil organisateur qui s’attache dans tout ce qu’il entreprend, de la réunion de famille au meeting d’informations, à ambiancer un atelier d’entreprise. Au vrai et partout, il en veut, a faim, a les crocs. Il est manager. Qu’il paraisse sympathique n’est pas étonnant parce qu’il est l’agent « ludificateur » d’une société de concurrence qu’il appelle un jeu. Le jeu de la concurrence n’est-ce-pas. Derrière les sourires, le jeu, et dans les coulisses du jeu, l’envie d’écarter le concurrent. Rien de nouveau. Classique mécanique de l’hypocrisie et de ses masques qui recouvrent les inconvenances. Un peu de principes économiques et c’est Byzance. A ceci près qu’aucune civilisation n’avait jusqu’à présent mis autant de cœur à disnyelandiser ses apparats tout en durcissant son fonctionnement bien réel de l’acharnement de tous contre tous.
Son visage s’observe dans les trognes spectaculaires façon Delarue. L’homme Delarue se réduit en effet à une bobine de médiation entre l’observateur observé (ou managé) et le système d’observation, qui télé qui boîte du CAC. C’est un homme médiateur que le langage commun reconnaît dans l’homme de média ou de spectacle, fêtard idiot que sont aussi bien les animateurs de talk-show que les gestionnaires d’équipes en entreprise. Un manager est spectaculaire : il est l’écran que la hiérarchie place entre chacun de ses échelons. Il est un nœud d’accumulation salarial au point qu’il devient l’image du capital. Il le représente avec un zèle tel qu’il ludifie ses lieux d’expression comme un général pacifie les champs d’agression. Dans ce jeu de dupes, la réunion ou l’émission télé est un bal masqué où les chroniqueurs font vivre l’esprit de la parlote dans des sujets à la mode matinale de l’info. Il s’agit de faire circuler du vide ; alors est convoqué le bruit. Charge au médiateur d’encadrer les échanges voire des débats à quoi personne ne croit. Du moment que son rôle est tenu...Souvent, les jeux sont faits parce que c’est le plus spectaculaire de l’instant qui détient la martingale. C'est-à-dire que la plus bonne image, et uniquement elle, est appréciée à condition de sourire aux bons médiateurs. Partout, de l’open-space au plateau, il faut se médiatiser. Dans LA CULTURE DU NARCISSIME, Christopher Lasch prévoit que la visibilité sera la qualité principale du bob accidental. C’est désormais le cas. La société du jeu affecte à tous la même partition. Elle ne récompense que la mise en avant qui remplace de facto la mise en abîme des civilisations antérieures par quoi s’enseignait le souci d’autrui. La monstration de l’ego provoque la mort de l’autre ce qui renforce l’individualisme que récompense l’esseulement. C’est la terrible conséquence du jeu médiatif que de se conclure dans la solitude. Au vrai, le spectacle n’est que regardé à défaut d’être vu. Le film HER propose un avenir à cet Occident atteint de parlote qui finit par baiser avec son ordinateur qu’il a programmé à son image. Incapable de se masturber, comme s’il ne s’abîmait plus en lui, il se rendrait visible par le truchement de l’écran aux autres ET à lui. Il faut bien le film BIG EYES, tout juste sorti, pour remettre un peu d’humanité dans tout ca. Seulement Keane vendait ses gros yeux il y a plus de 50 ans...
L'Aristo dit que c'est une croûte mais que les gros yeux ont marché dans le bob monde en gestation, encore enfant, qui commencait de fermer les siens.
18:16 | Lien permanent | Commentaires (0)
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