31/05/2015
Inde Mai 2015 - Notes oubliées dans mes nuits
Voici mes notes rédigées sur des post-it d'hôtel durant le mois de Mai passé en Inde.
La suite demain - dans un registre limonovesque. Vous verrez.
-Le 12/05/2015 - Delhi
De la morale et la justice et l'éthique
Un peu de casuistique.
Imaginons une route sur laquelle passent des voitures. Il est impossible au promeneur de traverser. C'est bien souvent le cas en Inde. Comment faire ? C'est le promeneur ou les automobilistes.
Idée : jeter une pierre dans la vitre d'une des voitures, laquelle, en s'arrêtant, provoque un carambolage. Le trafic est interrompu, alors la traversée devient possible. Immobiles, les automobilistes sont devenus inoffensifs.
Si le promeneur commet son forfait au vu et au su de tous les protagonistes, il pose un problème de justice.
Si, par quelque stratagème, il commet son forfait en se rendant invisible, il (se) pose un problème de morale.
Dans le premier cas, il peut échapper à la justice. C'est un cas de défiance.
Dans le second cas, il peut échapper à la morale. C'est un cas de conscience.
Conclusion : morale et justice sont organiquement distinctes, par quoi la morale n'est pas forcément juste ni la justice forcément morale. Vouloir qu'elles coïncident revient à tordre leur nature à l'aune d'une réalité espérée : c'est de l'idéologie.
L' état de droit s'en remet à la justice. L'anarchie s'en remet ou fait confiance à la morale. Une situation qui permet au promeneur de se laver les mains de son forfait ne devient donc possible qu'en société chaotique, c'est-à-dire en société primitive (se souvenir de Burt Reynolds dans le film DELIVRANCE qui hurle dans la nature à son compagnon : "Mais où est-ce que tu vois la justice ici ?") ou en guerre civile.
La morale demande : comment bien agir ? L'éthique demande : comment agir au mieux ?
Le problème soulevé par le défilé de voitures incessant est d'abord éthique puis moral ou juste, si bien que l'éthique est subordonnée à la morale ou à la justice. L'éthique est relativiste ; une fois dépassée par l'acte, la situation à laquelle l'éthique est censée répondre ne l'interroge plus. Alors il faut en appeler à la morale ou à la justice.
-Le 13/05/2015 - Delhi
Des couples dissymétriques en beauté
Dans le cas du beau avec la moche, c'est un problème de confiance en soi dans TOUS les cas - pour le type.
Dans l'autre cas, ce n'est pas que la fille n'a pas confiance en elle : au contraire, il lui en faut pour s'afficher aux côtés d'un laideron, c'est plutôt que le vilain a très confiance en lui. Le type n'aurait pas naturellement foi en lui s'il était d'une classe sociale inférieure - car bien entendu, très souvent, les hommes moches ayant une belle au bras sont issus d'une classe aisée. Il y a toutefois des exceptions dans ce cas de figure et un conte comme LA BELLE ET LA BETE est la mythification de ce fait naturel qui veut que la femme puisse aimer un vilain.
Roland Barthes - MYTHOLOGIES
Une chose à retenir : le mythe est la transformation de l'histoire en nature. En sorte que le fait naturel est, aux yeux du moyen, performatif en soi i.e. il va de soi comme le soleil brille le jour et s'éteint la nuit (ce qui n'est d'ailleurs philosophiquement pas vrai, comme tout raisonnement performatif, justement!). Appliqué à LA BELLE ET LA BETE, le principe barthesien rappelle que l'histoire regorge tant de jolies et de moches associés que cela semble naturel. Conter LA BELLE ET LA BETE est dire ce mythe qui pérennise la nature d'un comportement qui aurait été souvent observé.
-Le 14/05/2015 - Delhi
Rubinstein dans un jardin
Un jour qu'il était interrogé sur le tempo qu'il préférait, Rubinstein répondit : "il tempo giusto".
Sur les pelouses du Lodi Garden, un jardin à l'anglaise hérité du raj par "la plus grande démocratie du monde", je lis Rubinstein et je regarde les Indiens affairés dans la rue d'en face. Ils créent par leur prolifération une civilisation qui occupe l'espace de façon informe, donc injuste. A en croire Rubinstein, les Européens occupent le temps, et ils s'emploient à ce qu'il soit juste. L'Europe est une civilisation de l'introspection.
-Le 22/05/2015 - Hyderabad
Lecture du moment : LE ROYAUME d'Emmanuel Carrère
L'Universalisme est l'idée selon laquelle se trouvent en tous les hommes des caractères communs. Merci Jésus, merci les Lumières. C'est ce qui popularise l'égalité. À la chercher en tous et pour tous, se crée l'égalitarisme (lire Tocqueville et sa DEMOCRATIE EN AMERIQUE).
Les Lumières : l'homme relève d'un universalisme temporel, ce qui permet le relativisme.
Jésus : l'homme appartient à un universalisme géographique, ce qui permet L'Eglise.
Aussi, une lecture du christianisme par un homme des Lumières comme Carrère est une aporie qui le porte à comparer les premiers chrétiens aux tenants du new-age actuel qui sont ces rigolos zozos priant accroupis en tailleur sur le sol de leurs chiottes. Il faut lire son livre LE ROYAUME, intéressant d'érudition, à condition d'avoir les idées claires.
Jacobinisme et communisme : l'universalisme est géographique et temporel. L'universalisme se sécularise davantage que par les Lumières : il devient l'internationale. Un hymne final est créé. La parousie sera dictatoriale et prolétaire. Le capitalisme, qui excelle à digérer ses ennemis, ingère plus tard les lubies communistes et met à la mode l'international via le vocable worldwilde que les cons répètent à l'envi. C'est la vocation universelle du marché. Et puis règne l'esprit d'ouverture n'est-ce pas. Cependant, le capitalisme satisfait ses idiots utiles que sont les gauchistes avec l'entertainment qui dicte we are the world, we are the children. Or qu'est un idiot satisfait sinon un débile inutile ? Les gauchistes sont les débiles inutiles du capitalisme.
Lénine parlait du gauchisme en tant que maladie infantile du communisme. Est-ce à dire qu'il s'agit des premiers balbutiements malades du communisme comme la varicelle chez l'enfant, ou qu'il s'agit de la dégénérescence d'une idée communiste supérieure ? Le livre de Lénine LA MALADIE INFANTILE DU COMMUNISME ("LE GAUCHISME") est un compendium indigeste des groupes socialistes européens du début du XXème siècle en sorte que la réflexion est brouillée par l'accumulation de noms mineurs. Il est difficile de répondre à ma question à partir de sa lecture. Un peu comme si le lecteur de 2115 décidait de se pencher sur la cinquième république et ne parvenait pas à saisir son principe directeur dans un livre qui énumèrerait Walls, Morizet, Placé, Belkacem et consorts - tous cancrelats insignifiants que l'Histoire a déjà vomis, avec Hollande à la chasse d'eau, ce Pompidou sans syllabes : un petit-roi banquier sans la drôlerie du patronyme.
-Le 25/05/2015 - Delhi
Les femmes face au langage
Une erreur fréquente commise par les femmes consiste à croire que bien s'exprimer est adulte. Pourtant, un esprit libertaire, donc rebelle à leurs yeux, gagne à mieux se parler, c'est-à-dire à mieux se penser et à mieux penser tout court, et partant, à mieux s'annoncer, ce qui signifie mieux s'exprimer. C'est ainsi qu'il se bâtit de la meilleure des manières. Tandis qu'un bob, le plouc à trottoir, accepte d'autant mieux son sort de renonçant, à savoir d'adulte au sens petit-bourgeois, qu'il possède peu de vocabulaire et de concepts à manier. Il économise la remise en question, tout est plus simple, plus cool, plus chapeau de paille.
La femme se figure l'aventurier chez le débile quand l'intelligence est l'aventure même du corps et de l'esprit. Le débile est le sédentaire mini-bob qu'elle méprise et continue de mépriser en secret, mal baisée, après s'être résolue à l'épouser. "Faut bien". "Faut bien se poser, avoir des gosses, c'est la vie" les petits-weekends. Tout, surtout son existence, est placé après le petit qui d'adjectif devient le préfixe de toutes ses médiocrités.
-Le 26/05/2015 - Delhi
L'administration
L'Inde raffole de l'administration. Comme rien n'est numérisé (comment numériser plus d'un milliard d'habitants d'un sous-continent dont moins de la moitié des gens possède un ordinateur ?), sont distribués au moindre prétexte tampons et bouts de papiers : du simple achat à l'inscription à la piscine par exemple, il faut compter trois papelards à viser par un contrôleur contrôlé par un supérieur qui rend compte. Paranoïa des pays bureaucratiques. Dans ce mille-feuilles administratif, s'insèrent les bas instincts de l'humanité que sont la paresse et la corruption. Au moins il n'y a pas de chômage. Voire ! Ce n'est pourtant pas un pays soviétique, c'est "la plus grande démocratie du monde". Il faudrait dire "la plus grosse" car sa grande affaire est la gestion de sa masse, c'est-à-dire de sa démographie (c'est aussi le cas de l'Europe libérale quand elle ne sous-traite pas aux "ressources humaines" des entreprises). Au vrai, l'administration n'accompagne pas un régime en particulier mais pousse sur la prolifération des masses. Le nombre est une mauvaise herbe. L'avènement de la masse suit celui de l'administration. SUMER avait été visionnaire, elle qui connaissait une démographie raisonnable.
L'Inde y ajoute la crasse. C'est donc "la plus grosse démocrassie du monde". Mais sans besoin de crasse, la démocrassie est la démocratie combinée à la démographie monstre. Tout au démos, tout au peuple...
Dans l'Histoire, ces masses s'affirment à Diên Biên Phu. Elles déferlent en une seule vague sur l'homme blanc qui meurt une seconde fois après s'être déjà évanoui à Stalingrad comme l'écrit Céline dans une lettre adressée à Henri Poulain en Juin 1943.
-Le 27/05/2015 - Delhi
Affalé contre avachis
Proust écrivit toute LA RECHERCHE à la romaine, allongé sur son duvet. Le génie affalé.
Je ne sais pourquoi mais je lui oppose les années avachies, sans doute par une association d'idées née de la comparaison entre grandeur et petitesse, hauteur et bassesse, aristocratie et démocratie.
1789, 1830, 1848, 1968 - autant de dates de l'Histoire de France adjugées à la jeunesse. Idéaux de facto jeunes. C'est dit, signez en bas les jeunes. Proclamé ! Ca y est, fini, rien à dire ! Une chose à ajouter ?
Egalité ! Tout le monde pareil ! Beaux moches bêtes et brillants ! Imaginez toutes ces bouches, tricoteuses !, geindre après leurs âneries, rien que lèvres d'amour dissous dans les idées moites. Petites vieux ! Apologie de la faiblesse ! Fragilité à dorloter et force à condamner ! A éradiquer ! Raus la force ! Dehors !
Tous ces jeunes. Des cuits dans l'âge, épuisés à moins de trois décennies. Le confort ! L'horizon des chaumières. La retraite à moins de quinze ans, pas de guerre, l'amour sur fond de paix, joie ! Et mes fesses, tu les aimes mes fesses ! Non ! Tas de cendres en train de pourrir.
Lisez mais lisez les chroniques de la peste, de Camus à Malaparte en passant par Céline : tous le disent, la jeunesse s'achève en 14-18 et 39-45, c'est le tombeau ! Direction le sous-sol. Fissa vers la mort ! Vieux, jeunes : en 68, ils avaient rendez-vous.
Hamlet
Que dirait Hamlet aujourd'hui ? "Avoir ou ne pas avoir? Telle est la question". Le vers d'Hamlet qui est "Etre ou ne pas être ? Telle est la question" est la seule voix qui résume une civilisation par la question. De là, et de là surtout, sa célébrité.
Dans une langue à déclinaison, ce serait la première fois que le vocatif supplanterait un nominatif philosophique (ce qui s'observe beaucoup plus fréquemment en poésie mais Hamlet est un philosophe, pas un poète).
La civilisation de Shakespeare est celle de l'être et s'oppose à celle de l'avoir qui règne aujourd'hui par l'entremise de l'argent. Hamlet n'attend aucune réponse parce qu'il énonce un principe de son temps. Devrait-elle prononcée par le spectre qu'elle lui importerait peu. Même, il la balaierait d'un soupir agacé qu'on adresse à celui qui ne comprend rien. Etre ou ne pas être établit le choix qui s'impose à l'homme Hamlet ainsi qu'à tous les hommes. Hamlet, c'est l'homme. C'est l'homme de l'être. Le synonyme de son choix : la vie ou la mort. Etre, car il n'existe aucune alternative. Sous-entendu : avoir est un non-choix qui conduit au non-être donc à la mort. C'est pourtant l'idée de tous ces yahoos de bobs avides de flouzes. Je m'imagine souvent en train de les gaver de billets de banque. Leurs larges fesses sur une chaise, je leur enfourne dans la gueule tout le fric après quoi ils courent. Jusqu'à les empailler et les confire dans leurs ambitions.
-Le 28/05/2015 - Delhi
Lectures sur Tchaïkovski
La monarchie ou le tsarisme établissait de violentes lois répressives à l'endroit des homosexuels. Privation de droits suivie de déportation. Rarement appliquées. Dans les faits, les faits divers n'est-ce pas, l'homophobie ne s'exprimait pas parce que chacun attendait du pouvoir régalien qu'il appliquât ce que la loi promettait, à savoir la punition de l'homosexualité. Jamais contesté, qu'il sanctionnât ou pas, le pouvoir avait tranché et se maintenait.
La démocratie rigolote-libertaire établit de violentes lois répressives à l'endroit des homophobes. Toujours appliquées. Comme celles qui protègent les homosexuels (redondantes ces lois, elles existent dans cette orgie juridique qu'est la démocrassie). Mais dans les faits, toujours les faits divers, l'homophobie s'exprime parce que l'état n'est plus homophobe (même si ce n'est logiquement pas lié à ce qui précède, je demande maintenant si l'état démocratique est homosexuel). L'homophobie n'est plus prise en charge alors le quelconque s'en mêle. Toujours contesté, le pouvoir rigolo provoque le contraire de ce qu'il escompte. Il ne décide plus et ne restera pas en place.
Question taquine : un régime homophobe protège-t-il davantage les homosexuels qu'une guignolade homophile ?
-Le 29/05/2015 - Delhi
Avant le retour
Il allait maintenant falloir rentrer, retrouver l'accent français, vivre aux flancs des autres frustrations qui génèrent la sienne, chercher à les dominer à mesure qu'elles s'échaufferaient au contact de ces êtres croisés, et parmi eux, de ces femmes pathétiquement névrosées et névrosantes. Toujours à faire la forte. Que leur coûte un regard qu'elles n'offrent que bourrées ? Un regard comme celui de ces occidentales de Chennai qui me reluquaient à la sortie de mon trois kilomètres-nage matinale (en une heure de temps s'il vous plaît). Que leur faut-il pour qu'elles s'abandonnent à un maltchik comme moi qui n'attend que ca ?! Et qu'on ne me parle pas du prix d'entrée de la séduction ! Je connais tout ca ! Praxis ! C'est qu'avec moi, c'est simple : on se plaît, alors allons-y ! Pas de temps à brûler, la vie s'en charge déjà ! Règle simple mais mon pays préfère la difficulté. Pourquoi en chialer après ? Ha...ca me rend mauvais. Je tourne con et "je ma la pète" comme ca dit. Rengaine du cynique qui est un romantique contrarié n'est-ce pas.
La chrimomancie enseigne que les petites excroissances de chair au milieu de l'avers de la dernière phalange, ce qui s'appelle singulièrement la goutte, sont autant de signes d'une grande sensibilité. Je les ai. Rondes et fines et non moins pleines. C'est avec elles que j'écris.
En vol
Robert Schumann, grand angoissé, disait : "Quand plus rien ne m'inquiète, c'est ce qui m'inquiète".
Ce qui m'inquiète sur le vol du retour sont des touristes du sud de la France. Des retraitées avec l'accent fané. Elles sont placées autour de moi. Que l'une se lève, et c'est l'arthrose de la hanche mal soignée qui s'allie aux kilos pour ankyloser son mouvement. "Ha t'es ankylosée !" sur quoi je glisse un "Sans blague on s'en serait douté". Mais c'est sourd tout ca, ca n'entend rien, ca n'écoute que soi.
J'écris ces lignes penché, car c'est penché qu'il faut écrire après avoir deviné debout. Je suis sportif autant qu'écrivain et ce sont ces deux activités qui m'aident à penser.
Cependant, les rombières de la classe moyenne secouent mon siège au moindre de leurs déplacements. Ca donne dans la soixantaine et la dizaine supérieure commence à tirer dessus, mais c'est malpoli comme un gosse. Et capricieux avec ca ! : ca ne tolère pas que l'autre, en l'occurrence moi, perturbe leur manège imbécile. Infâmes bonnes femmes. Elles puent. Surpoids sous maquillage qui accentue plus qu'il ne cache les ravages du temps. Leurs visages sont des terres séchées. Elles bavardent à l'octave de la mort. Elles sont le corps infraphysique de la classe de loisir française (Veblen). Elles trônent sur le tableau d'honneur du mauvais goût vestimentaire si caractéristique du touriste, ce contraire à la solitude du voyageur. Le touriste est la synthèse de la bêtise et de la grégarité humaines. Les commentaires des cinq idiotes le confirment lorsqu'un débat s'instaure au sujet des nuages que l'une confond avec les montagnes. "Puis-je lire mon livre en paix ?" "Elles ne sont pas jolies les montagnes." Je subis. Néanmoins : comment les en blâmer, et dès lors, pourquoi m'en plaindre ? J'appartiens comme les Indiens à une civilisation de la masse qui est plus démographique que démocratique. La loi du gros nombre s'étend et somme quiconque voudrait y échapper par l'esprit de s'y accoler par le corps via une obésité mentale. La masse pense en obèse et c'est ce schème qui engrosse les nourris de malbouffe. C'est pourquoi je finis par accepter leurs voix stridentes, leurs coups et leur discussion débile. Mon esprit s'échappe en rêvant de les abattre. Il faudrait les massacrer. Ca dégraisserait l'ambiance et le monde. Au motif qu'elles sont d'abjects personnages, bavasses, "lourds et épais" disait Céline, je te les supprimerais sans vergogne. Ce serait le moment d'ouvrir un Boris Vian. ET ON TUERA TOUS LES AFFREUX par exemple.
-Le 30/05/2015 - Paris
Film
Un moyen de prolonger un voyage est d'en doper le souvenir en regardant un film le lendemain du retour. Cette année, je choisis L'ANNEE DE TOUS LES DANGERS. (L'an passé, j'avais visionné tous les James Ivory inspirés des romans de Forster).
Dans L'ANNEE DE TOUS LES DANGERS, il y a ce nain photographe qui regarde les visages placardés sur le mur de sa chambre. Ce sont des habitants de Java, de pauvres types mâchés avant d'exister. La naissance est un acte de décès. Et ce nain dit "je regarde ces gens qui deviendront d'autres gens. Des gens vieux qui auront oublié leurs rêves, qui seront des fantômes." Le nain se lamente "Que peut-on faire d'autre ?" en citant Tolstoï que la misère de Moscou désespérait. Les bas-fonds. Gogol. Lénine et son "Que faire ?'" Et le nain frappe sa machine à écrire de ses doigts qui tentent d'hurler "Que peut-on faire d'autre ?" et il la fracasse de ses poings.
Oscar du meilleur second rôle, le nain est pourtant l'âme principale de ce film magnifique. Chef d'œuvre ! A voir. Les incultes connaîtront Sukarno, Bandung, le mouvement du 30 Septembre, le PKI, Soharto, bref : l'Indonésie comme origine du troisième et dernier bloc de ce monde : le tiers monde. Alors, à bob il faudra noter les références inconnues, en extraire la moelle qui l'orientera vers d'autres recherches de quoi émergera peut-être une synthèse, enfin une weltanschauung, c'est-à-dire une vision propre du monde. Peut-être comprendra-t-il qu'il y a plus de questions dans la vérité. C'est le nain expliquant que l'Occident n'a plus les réponses. Hamlet n'est-ce pas. Le nain est Hamlet. Mais, quand même l'absence de réponses est agaçante, elle sera toujours la réalité. Il faut vomir les certitudes parce que pire encore est l'absence de questions, laquelle s'enflamme au contact des bobs paresseux, ignares et baveux de leur ignorance. "Tu te poses trop de questions". Qu'ils sont sales. Qu'ils sont idiots. Gloire à ce nain plein de questions et sans réponses ! Ce nain qui meurt de voir l'ami en qui il a cru le sacrifier à sa carrière. Et ce nain qui lui sourit dans la mort. Quel film.
Et comment que l'Aristo est de retour
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